ADEL A. FREIHA

Magazine, Septembre 1985 et An Nahar Arab & International , Septembre 1985

Magazine – Du 7 au 13 septembre 1985 – No 1466 – pp. 55,56,57.
An Nahar Arab & International - Du 2 au 8 septembre 1985 - No 435 - pp.68,69.

65 ans après la déclaration par le général Gouraud de l’Etat
du Grand-Liban, le 31 août 1920

Dr Adel A. Freiha : « Le Grand-Liban a été
une volonté chrétienne »

Le 31 août 1920, le général Gouraud, haut-commissaire de la République française au Liban, commandant suprême de l’Armée du Levant et héros des batailles du détroit des Dardanelles, proclamait, au cours d’une cérémonie au Palais des Pins à Beyrouth, en présence des personnalités politiques et religieuses, la création de l’Etat du Grand Liban. 65 ans après cette déclaration, la question du Grand Liban se pose avec acuité (surtout que la crise à laquelle est livré le Liban depuis plus de dix ans semble être chronique, comme si le Grand Liban est une de ses causes ou un de ses remèdes). C’est autour de ce thème que « Magazine »a rencontré M. Adel A. Freiha, docteur en science politique, professeur de diplomatie politique à l’Université libanaise (2 e section) qui a répondu aux questions qui lui ont été posées.

 

Dr. Freiha, qu’est-ce que qui a porté le général Gouraud à proclamer, le 31 août 1920, l’Etat du Grand Liban ?

La déclaration du général Gouraud relative à l’Etat du Grand Liban, le 31 août 1920 (mise à exécution le 1 er septembre 1920) n’était pas, en fait, une initiative hasardeuse, mais bien le résultat de pourparlers franco-britanniques, débutés avant le déclenchement des hostilités de 1914-18.

 

En quelle année exactement  ?

Dans son discours prononcé devant la commission des Affaires étrangères du Sénat et publié dans le quotidien parisien « Le Temps » du 25 décembre 1913, le président du Conseil des ministres Démarque, qui occupait en même temps le poste de ministre des Affaires étrangères, a déclaré que le début des conversations franco-britanniques, sur l’avenir des pays du Levant, dépendants de l’Empire ottoman, remontait à décembre 1912.


A-t-on dessiné les frontières du Grand Liban dès décembre 1912 ?

L’idée du Grand Liban existait avant cette date. Le représentant de la France, au régime des Protocoles de 1861 (9 juin), le marquis de Lavalette (qui occupait le poste d’ambassadeur à Istanbul) était, par exemple, partisan de l’élargissement des frontières du Mont Liban. Et ceux qui se sont approchés du général de Beaufort, débarquant en 1860 sur les rivages de Beyrouth, sur ordre de Napoléon III, l’ont vu manipuler la carte du Liban actuel.

 

Britanniques et Français ne pouvaient-ils pas attendre la fin de la Première Guerre pour partager l’héritage ottoman ?

Il n’était nécessaire pour les Britanniques et les Français de se mettre d’accord avant et durant la guerre sur le démembrement de l’Empire ottoman afin de dissiper tout malentendu qui pourrait surgir à la fin de la guerre.

 

Les entretiens franco-britanniques se sont-ils déroulés ainsi avant et au cours de la guerre ?

Les conversations franco-britanniques relatives au partage de la région levantine de l’Empire ottoman se sont déroulées presque entièrement durant la guerre. Dans un article publié par Ayoub Tabet, futur président de la République libanaise, dans le quotidien beyrouthin « Lissane al-Hâl » (porte-parole) du 25 mars 1920, sous le titre « Histoire de la question syrienne », l’auteur mentionne que « les entretiens étaient engagés entre les Etats européens dès le début de 1914 .» Les consultations préliminaires ayant trait à l’avenir du Levant après l’écroulement de l’Empire ottoman ont été entreprises, en fait, à partir du 23 novembre 1914, soit trois mois après l’éclatement de la Première Guerre mondiale, entre le ministre adjoint des Affaires étrangères Nicholson et le délégué français auprès du gouvernement britannique. Confiants en la victoire, les Alliés ont accéléré, en 1915, le rythme des pourparlers, entre le ministre anglais des Affaires étrangères sir Edward Grey et l’ambassadeur de France à Londres Paul Cambon. Durant la même année, un accord de principe a été conclu entre le général Maxwell, représentant du gouvernement britannique et Shérif Hussein, émir de la Mecque, futur roi du Hedjaz, à propos de la délimination des frontières du Levant après-guerre. Cet accord a été défini d’une manière détaillée dans les dix lettres échangées entre sir Arthur-Henry MacMahon, haut-commissaire britannique en Egypte et Shérif Hussein ben Ali, entre le 14 juillet 1915 et le 10 mars 1916.

 

Dr. Freiha, où se situent les accords Sykes-Picot dans ce contexte ?

Les pourparlers franco britanniques se sont intensifiés après la réussite des conversations britanno-hedjaziques, lorsque Henri Mac-Mahon envoya sa réponse à la troisième lettre de Shérif Hussein, le 14 décembre 1915. La première rencontre entre François Georges Picot délégué français auprès du gouvernement britannique et sir Mark Sykes, membre du Parlement britannique, spécialiste des Affaires arabes, a eu lieu, en effet, le 21 décembre 1915, soit une semaine après l’échange de la sixième lettre entre Henri Mac-Mahon et Shérif Hussein.

Ces entretiens ont abouti lors d’un séjour de Georges Picot à Londres, le 4 février 1916.

 

Les accords Sykes-Picot ont-ils vu le jour le 4 février 1916  ?

Mark Sykes et Georges Picot étaient en accord dès le 4 février 1916. Les deux parties ont attendu cependant l’adhésion de l’Empire russe à ces accords, d’une part, ainsi que l’achèvement des négociations écrites MacMahon-Husseïn, d’autre part, pour donner au contenu de leurs accords sa forme définitive.

 

Combien a duré cette période d’attente ?

L’échange de lettres entre Henri MacMahon et Shérif Hussein a pris fin le 10 mars 1916. La Russie a adhéré aux accords le 26 avril 1916.

 

Les accords Sykes-Picot ont-ils, par conséquent, revêti leur forme finale après avril 1916 ?

Les accords Sykes-Picot ont pris leur forme définitive en mai 1916, à la suite de l’échange de deux lettres entre Paul Cambon et Edward Grey. La première a été écrite en français, en date du 9 mai 1916, la seconde rédigée en anglais et envoyée en réponse, le 16 mai 1916. Ces deux lettres sont considérées comme englobant le texte final des Accords Sykes-Picot.

 

Le contenu de ces deux lettres a-t-il été divulgué ?

Tous les pourparlers menés et les lettres échangées sont demeurés secrets jusqu’à la fin de l’année 1917, lorsqu’éclata la révolution bolchevique en Russie. Les bolchéviques ont ramassé les accords dans les débris et ont rendu leur contenu public par la suite. Le député de la région parisienne Marcel Cahan avait, par ailleurs, accusé dans son discours prononcé devant l’Assemblée nationale, en décembre 1918, le gouvernement français d’avoir laissé la Chambre des députés tout ignorer, durant deux ans, des accords conclus entre Sykes et Picot.

 

Qui a mis les accords à exécution ?

Après l’arrêt des hostilités en 1918, le Premier ministre britannique Lloyd Georges et son homologue français Georges Clémenceau se sont mis d’accord pour l’exécution des accords (entretiens de janvier 1919), en demandant au Conseil suprême des Alliés de les approuver. Après les avoir ratifié, en octobre 1919, le Conseil a remis les accords à la Conférence de Versailles chargée de partager les territoires de l’Empire ottoman et d’en distribuer l’héritage. Et c’est en vertu de l’application desdits accords que les conférenciers, réunis à San Rémo (Italie), en marge de la Conférence de la Paix, ont, le 25 avril 1920, mandaté la France sur la Syrie et le Liban. (Le mandat a été confié par la Société des nations (SDN) le 24 juillet 1922, soit un peu moins de deux ans après la proclamation de l’Etat du Grand-Liban).

 

La déclaration du général Gouraud, le 31 juillet 1920, était-elle l’aboutissement des décisions de San Rémo ?

La déclaration de l’Etat du Grand Liban en 1920 était le couronnement des conversations débutées en 1912, lesquelles avaient trouvé leur achèvement dans les décisions de San Rémo.

 

Les autochtones ont-ils aidé le général Gouraud à proclamer l’Etat du Grand Liban ?

La création du Grand Liban a été une volonté chrétienne. Daoud Ammoun (maronite) qui présidait la délégation officielle libanaise à la Conférence de la Paix a souligné la nécessité « de restituer au Liban ses frontières historiques et naturelles » dans son discours devant les représentants des grandes puissances. Le patriarche maronite Elias Hoayek, de son côté, lors d’une entrevue (en septembre 1919) avec le chef de l’Etat français, en présence du vicaire patriarcal Boutros Féghali et des évêques Chikrallah, Moubarak et Moughabghab (grec catholique) a demandé « le rattachement au Liban des cazas qui lui avaient été enlevés » afin que le Liban soit « rétabli dans ses frontières naturelles ». Chukri Ghanem (maronite) a de même joué un rôle non moins important dans les coulisses de la conférence.

 

Les chrétiens non maronites ont-ils contribué à la déclaration du général Gouraud, à travers le Congrès de Versailles ?

Les autres communautés chrétiennes (non maronites) ont joué leur rôle au cours des réunions de la Conférence de la paix, à Versailles, en 1919. Le président de l’Association des communautés chrétiennes  lequel avait participé à la conférence, à titre officieux, était Alfred Sursock, un orthodoxe. Il en est ainsi de Négib Trad, Chukri Arcache et Abdallah Khoury Saadé (qui faisaient partie de la délégation officielle). Ils ont contribué à donner au Liban ses frontières actuelles par leurs fréquentes rencontres avec le président du Conseil des ministres français, Alexandre Millerand.

 

Les non chrétiens ont-ils joué un rôle dans la préparation de la déclaration du général Gouraud relative au Grand Liban ?

Les communautés non chrétiennes se sont attribuées un rôle à travers la délégation officielle, laquelle comprenait un sunnite, Abdel-Halim Hajjar et un druze, Négib Adel-Malak.

 

Dr. Freiha, où en est aujourd’hui le Grand Liban, au niveau international ?

Les frontières internationales du Liban sont, à l’heure actuelle une réalité internationale. La présence des forces onusiennes au Sud est une preuve de l’importance qu’accorde la communauté internationale aux frontières surchauffées au Liban Sud. Les Sept pays occidentaux industrialisés (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, Allemagne fédérale, Italie, Canda et Japon) ont affirmé, lors de leur sixième sommet annuel, à Venise, en juin 1980, « leur attachement à l’indépendance du Liban, à sa souveraineté et à la sécurité de ses frontières ». La conférence des pays islamiques réunis à Casablanca, en janvier 1984, a exprimé aussi le même attachement. Les Etats-Unis et la France avaient, par ailleurs, renouvelé distinctement leur engagement à préserver l’indépendance du Liban et la sécurité de ses frontières. (Il est utile de revoir à ce propos la déclaration du ministre français des Relations extérieures Claude Cheysson, au cours de sa réunion avec les ambassadeurs arabes accrédités à Paris, le 12 mai 1982, et celle du Premier ministre Pierre Mauroy, lors de son entretien avec le président du Conseil libanais, Chafic Wazzan, à l’hôtel Matignon, le 30 mai 1983, ainsi que les deux lettres adressées par les deux présidents américains Richard Nixon et Gerald Ford au président de la République libanaise Sleiman Frangié, respectivement le 4 juin et le 9 août 1974). L’ambassadeur soviétique au Liban, Alexandre Soldatov a, de même, confirmé, le 8 juin 1985, l’appui de son pays « à l’unité, à l’indépendance et à la sécurité du Liban ». Dans un discours prononcé, le 25 février 1984, le chef de l’Etat yougoslave Mika Spiljek a, en outre, précisé que « l’attachement à la souveraineté du Liban et à l’unité de son territoire est une nécessité pour la sécurité du bassin méditerranéen. »

 

Y-a-t-il, au niveau régional, reconnaissance de ces frontières ?

Tous les Etats de la région ont reconnu les frontières internationales du Liban. La Ligue arabe s’est ainsi engagée dans le Protocole d’Alexandrie signé le 7 octobre 1944 à « soutenir et à respecter l’indépendance et la souveraineté du Liban à l’intérieur de ses frontières internationales ». Plusieurs responsables arabes ont émis des assurances identiques, notamment le président égyptien Housni Moubarak et le prince héritier saoudien Abdallah ben Abdel-Aziz, le 25 février 1984.

 

Et la position de la Syrie ?

L’attitude syrienne est contradictoire, niant parfois l’entité libanaise, l’admettant d’autres fois soit comme protectorat, soit comme un Etat indépendant. L’ancien ministre syrien de l’Information Ahmad Iskandar Ahmad a déclaré à la revue beyrouthine en langue anglaise « Monday Morning », en juin 1984, que « le Liban et la Syrie appartiennent à un même peuple, faisant partie d’un même pays qui a été contraint par les Britanniques et les Français au partage ». Dans une interview accordée au « Quotidien de Paris », le 9 juillet 1981, le président de la République syrienne Hafez Assad a affirmé que « le Liban actuel est un prolongement naturel de la Syrie Mère, comme c’est le cas de la Palestine et de la Jordanie. Ce qui confirme que la responsabilité de la Syrie envers ses prolongements naturels est une responsabilité historique. La Syrie refusant l’histoire comme un recommencement, c’est-à-dire refusant que la logique des accords Sykes-Picot de 1916 continue à prévaloir. La Syrie étant la gardienne et la protectrice de l’indépendance du Liban ». Dans une autre interview accordée à la revue française « Le Point », en janvier 1983, le chef de l’Etat syrien a, par contre, affirmé que « le Liban et la Syrie appartiennent à un même peuple et à une même nation, quoi qu’ils constituent deux Etats indépendants ». (Les mêmes propos ont été tenus lors du 8 e sommet syro-libanais, en août 1985 : un peuple, deux Etats).

 

La position israélienne est-elle différente ?  

L’attitude israélienne est sans équivoque. Elle s’est manifestée dans le texte de la Convention d’armistice du 23 mars 1949 dont l’article 3 stipule que « les frontières de l’Armistice sont les frontières internationales tracées conformément aux accords Sykes-Picot ainsi qu’à l’accord sur les frontières entre la Grande-Bretagne et la France (Conférence de Versailles de 1920) et à son annexe du 7 mars 1923. La même attitude a été, aussi, confirmé dans « l’Accord du 17 mai 1983 » où s’est manifestée à nouveau la reconnaissance des frontières du Liban de 1920. L’article premier dudit accord a, en effet, mentionné que « chaque partie (israélienne et libanaise) s’engage à respecter la souveraineté de l’autre partie, son indépendance et la sécurité de son territoire et considère la frontière qui sépare le Liban et Israël comme intangible ».

 

L’idée du Grand Liban s’est-elle consolidée, au niveau intérieur ?

La guerre qui ravage le Liban depuis plus de dix ans n’a pas laissé de doute sur la réalité du Grand Liban. Toute autre solution parait illusoire et ce, en dépit de la recherche par certains de parties de rechange. La plupart des communautés, institutions et partis se sont, ainsi, engagés à l’égard du Liban actuel. Les mahométans qui avaient accepté timidement, en 1943, le Grand Liban, par leur adhésion au Pacte national, ont été convaincus, tout au long de la décennie passée, de la justesse de ce choix lequel est, désormais, définitif et irréversible. Parmi les « constantes islamiques », proclamées le 21 septembre 1983, à Dàr al-Fatwâ, relevons celle qui souligne l’attachement au Liban comme patrie définitive. Dans une autre réunion qui a groupé, le 13 mars 1983, au palais présidentiel de Baabda, 62 personnalités politiques et spirituelles chrétiennes, les participants ont affirmé, aussi, leur attachement à l’indépendance du Liban, à son unité et à la souveraineté de son territoire. Le patriarche grec orthodoxe Ignaece IV Hazime a souligné, pour sa part, le 17 janvier 1984, à l’hebdomadaire beyrouthin « Al Ousbou’ Al ‘Arabi » (Arabweek) que « le Liban est une nécessité dans ce Levant, laquelle s’estompe si ce pays n’est pas unifié dans ses frontières internationales ». Dans un message adressé à l’Armée libanaise, à l’occasion du 41e anniversaire de l’Indépendance du Liban (22 novembre 1984), le commandant en chef de l’armée, le général Michel Aoun a affirmé que « notre ambition et notre devoir nationaux, en tant que militaires, ne se limitent pas aux frontières du Grand-Beyrouth mais à celles du Grand-Liban ». Le chef du parti Kataëb (phalanges) Dr Elie Karamé a, aussi, déclaré le 13 septembre 1984, que « le Grand-Liban est le testament que Pierre Gemayel nous a légué. C’est notre cause ».

 

Dr. Freiha, quelles sont vos pronostics, concernant le Grand-Liban ?  

Comme je l’ai déjà souligné, il y a un engagement international et régional envers les frontières du Liban actuel. Les mahométans libanais qui ont été convaincus que leur avenir ne sera assuré qu’à l’intérieur de ces frontières, tenteront, aussi, de consolider le Grand-Liban. La Syrie a accepté et acceptera le Liban de 1920, dans la mesure où cet Etat coopérera avec elle sur la base d’un destin commun, fondé sur des intérêts communs.

 

Et la pratique des administrations locales et les projets de changement du système ?

Le Grand-Liban n’est pas de longue date. Dans les condition vécues depuis 1975, il y a eu des fissures qui peuvent être replâtrées par des réformes, agrées par les parties concernées. Il est, cependant, difficile d’abandonner le confessionnalisme politique qui régit la vie du Liban depuis 1845, date à laquelle le ministre ottoman des Affaires étrangères Chékib effendi a introduit ce système dans ses « arrangements » (tartibàtes), soit 75 ans avant la création du Grand-Liban. Ledit confessionnalisme est devenu coutume politique.

 

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