ADEL A. FREIHA

L’Est Républicain

23 décembre 1978

Thèse nancéienne d'un politologue de Beyrouth

En appeler au soldat pour établir ou restaurer la démocratie, n'est pas toujours une gageure : la conclusion d'une thèse de science politique soutenue à Nancy par un politologue et économiste de Beyrouth, M. Freiha, est en tout cas fort nette en ce qui concerne son pays.

  Alors qu'une bonne douzaine de contingents étrangers, casques verts du corps expéditionnaire syrien, casques bleus de l'ONU, sont depuis deux ans pour les uns, bientôt une année pour les autres, interposés entre factions palestiniennes et milices libanaises, il faut un optimisme nourri d'un patriotisme à toute épreuve pour espérer dans la renaissance de cette armée qui a volé en éclats en 1975, alors que se déchaînait la tourmente.

  L'armée (16.500 hommes à l'époque), se scinda alors en trois tronçons, « armée du Liban, armée du Liban arabe, avant-garde de l'armée libanaise.

  Tel était l'ultime aboutissement d'une succession de moments où l'on vit en trois décennies l'armée libanaise, se tenir à l'écart de la vie politique, s'y engager sur des « coups de tête » d'officiers subalternes ou supérieurs, finalement être « aspirée », pour certaines e ses unités avec armes et bagages, par les groupes politiques antagonistes, conservateurs ou progressistes.

 

L'accord secret

  M. Freiha décrit minutieusement dans sa thèse, ce qui a marqué l'histoire militaire de son pays.
La volonté d'un homme comme le général Chehab, le « de Gaulle libanais », de maintenir l'armée hors des jeux politiques, s'appuyait sur le sentiment de ce que celle-ci incarnait l'Etat constitutionnel, l'unité nationale. Et pourtant, ce « pouvoir neutre » malgré le respect du pacte national, dans la composition socio confessionnelle de son encadrement, a ressenti, au moins au niveau de son deuxième bureau, la tentation de jouer un rôle réformateur en imposant très classiquement sa tutelle aux politiques.

  Mais ce n'est pas de putschistes militaires libanais que viendra finalement le drame de ces dernières années. En accueillant généreusement des forces palestiniennes nombreuses sur son territoire, le Liban, en raison même d'incidents multiples entre ces forces et ses propres unités, sous la pression du monde arabe, dut accepter les « accords du Caire » (3 novembre 1969), légalisant cette présence armée étrangère sur son sol, concédant nombre de redoutables privilèges aux fedayin.
L'accord secret qui fut, révélation de M. Freiha, voté par la chambre des députés sans que celle-ci ait « pris connaissance du texte », entraîna du fait des activités des fedayin, une série de raids de représailles israéliens.

  En quelques circonstances, l'armée libanaise aura l'occasion de montrer ses capacités manœuvrières et combatives face à Tsahal ; mais l'Etat ayant « opté pour la neutralisation de ses frontières et la lutte contre les fedayin à l'intérieur », un nouvel accord dit de « Melkart » (17 mai 1973), sera une nouvelle et vaine tentative pour l'établissement d'un contrôle libanais sur la résistance palestinienne, ses camps de réfugiés, ses groupes armés échappant à toute autorité centrale.

 

Consensus populaire

  L'armature militaire du Liban, en cours de reconstitution (une vingtaine de bataillons), sera-t-elle un jour en mesure de restituer à la « Suisse du Moyen-Orient » la paix de jadis ?
Cet appareil militaire, quelles qu'aient pu être ses imperfections passées, serait sans doute moins pesant au pays que se hôtes d'aujourd'hui. Mais les Libanais comme le demandait à Beyrouth s'adressant à la jeunesse dans les années 30, le commandant de Gaulle, sont-ils capables de s'unir, de faire taire leurs querelles politico-religieuses et de songer à l'intérêt national avant tout ?
Il n'y a pas d'Etat fort sans armée, il n'y a pas d'armée de la nation sans consensus populaire.

 

Charles LAPREVOTE

 

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