Adel A. FREIHA : “L’Armée et l’Etat
au Liban”
LE CENTURION MONTE LA GARDE
« Le
Réveil » - Beyrouth – Dimanche 18 mai 1980
Je l’ai connu étudiant,
et même un étudiant plein d’allant ; je le retrouve docteur, et même un
docteur plein de cran. Voilà le résultat de l’effort personnel, de l’étude,
de la recherche, de l’observation et de la maturité qu’elles procurent
tout ensemble. Je n’en veux pour preuve que les réserves pesées dont il
assortit le rôle joué par le Général Chéhab dans la vie politique au Liban
; il en a d’autant plus de mérite qu’il a dû faire violence à son tempérament.
Je ne sais rien de plus estimable que de s’incliner devant la réalité,
que la réalité plaise ou déplaise.
L’ouvrage part d’une
réflexion approfondie sur le coup d’Etat ; c’et pourquoi, toute l’Introduction,
ainsi que la première partie, lui sont consacrées. A travers un dépouillement
d’un nombre impressionnant de travaux consacrés à la matière, il se penche
sur ce phénomène éminemment caractéristique de notre temps, pour en marquer
la nature, les modalités et les causes. Alors, rappelant l’aphorisme de
Michel Chiha, selon lequel « le Liban n’est pas un pays à coups de tête
et à coups d’Etat », il souligne pleinement son accord sur la seconde
tranche et émet des réserves sur la première, s’attardant avec prédilection
sur ce qu’il estime avoir été de véritables « coups de tête » que furent
les folles équipées du PPS et la mémorable séquence télévisée du Brigadier
Ahdab.
Si donc l’Armée, au Liban, n’a pas été cet instrument approprié de fomentation
de coups d’Etat, à quoi ce résultat miraculeux est-il dû ? A un concours
de circonstances des plus heureux : à un attachement fidèle à notre double
Constitution écrite et non écrite ; à la mentalité prévalente trouvant
racine dans la pensée de Michel Chiha, précisément, et l’idéologie nationaliste
du « Destour » ; à la personnalité même du fondateur et premier Commandant
en chef de l’Armée ; à un corps d’officiers en provenance de toutes les
communautés et des milieux bien-pensant ; à un état économique prospère
; à un état économique prospère ; à l’absence d’une féodalité agraire
tant soit peu importante ; au poids de l’histoire. Ainsi, sommes-nous
rassurés et nous pouvons dormir sur les deux oreilles : le Liban, par
élite interposée, se porte bien, politiquement, militairement et économiquement
; les foudres du coup d’Etat ne sont pas faites pour s’abattre sur lui.
Alors, tout est pour le mieux, et nous vivons dans les meilleurs des mondes
? Hélas, pas tout à fait et c’est pourquoi nous entrons dans le plus vif
de notre sujet, consacré à l’étude minutieuse du rôle joué par l’Armée
libanaise tout au long de notre vie politique, qui se présente en la forme
de saccades successives et de tensions toujours renaissantes. Cela remplira
toute la deuxième partie, c’est-à-dire tout le reste de l’ouvrage. Le
Liban étant ce qu’il est, les Libanais ce qu’ils sont et notre régime
politique, le tremplin sur lequel tout se joue, dans quel sens s’est orientée
l’Armée du Liban ? Tel est, très exactement, le problème que nous affrontons.
Durant les événements de 1958, elle s’est instituée comme une force tampon
pour décourager les forces antagonistes. Pour en fournir une explication
tant soit peu plausible, l’auteur remonte à Benjamen Constant et à sa
doctrine de la nécessité d’un pouvoir neutre, destiné à équilibrer le
fonctionnement d’un régime politique quelconque. Sous une monarche constitutionnelle,
un tel pouvoir est tout naturellement l’apanage du roi. Et dans un régime
de démocratie républicaine tel que le nôtre ? L’auteur se croit autorisé
d’affirmer qu’un tel rôle est dévolu à l’Armée. Quoi qu’il en soit, c’et
en ce sens que l’Armée a interprété sa mission ; ainsi fut-elle en mesure
d’assurer démocratiquement le passage d’un mandat présidentiel à l’autre.
Pierre d’achoppement
On sait que ce passage
a eu pour résultat d’installer le Commandant en chef à la tête de l’Etat.
C’était – notons-le au passage, mais sans insister pour ne pas irriter
inutilement l’auteur – l’équivalent d’une prise du pouvoir par l’Armée
à la suite d’un coup d’Etat. Mais enfin, à partir du moment où le Chef
de l’Etat est libre de ses mouvements, ayant le dos solidement appuyé
sur l’Armée, que va-t-il se passer ? Rien, sinon une bénigne tentative
de renforcement des rouages de l’Administration, par une prolifération
des décrets-lois promulguées en la forme commode de décrets présidentiels,
c’est-à-dire des textes et encore des textes. Rien encore sinon une bénigne
tentative d’apaisement des esprits éminemment surchauffés, par des mesures
discrètement progressives dans le domaine social ou l’environnement régional.
Mais d’une remise en question, d’une refonte en profondeur, de la structure
même de l’Etat, il ne sera jamais fait cas ; ce fut là, finalement la
pierre sur laquelle le Chéhabisme viendra achopper.
Avec Chéhab, le pouvoir réformateur de l’Armée tourna court, en somme.
Après lui, le Chéhabisme ne disparut pas pour autant ; sous le mandat
du président Charles Hélou, le voilà qui se métamorphose à nouveau sous
la forme pesante d’un pouvoir de tutelle par Deuxième Bureau interposé.
Déjà le Chéhabisme avait un côté franchement déplaisant pour une certaine
catégorie de la population, surtout en matière d’options régionales ;
à présent, il revêtait un habit franchement irritant, qui prêtera d’autant
plus le flanc à la critique que l’opposition est restée implacablement
aux aguets. L’Armée qui interfère dans le tripotage électoral s’immisce
dans les dosages ministériels ; l’Armée qui s’occupe d’imposer une orientation
politique déterminée… Comment le souffrir ? L’opinion publique révéla
son indignation aux élections de 1968 ; à l’élection présidentielle de
1970, elle exulta de joie à la seule et unique voix de majorité qui servira
à remettre l’Armée au pas.
Sous le régime du président Sleiman Frangié, on commencera donc par casser
les reins au Deuxième Bureau. Puis, on s’occupera de fournir une nouvelle
occupation à l’Armée, en l’invitant à exercer un pouvoir de dissuasion
face à ce qui, en dépit de l’Accord du Caire, ou à cause de lui, a pris
de plus en plus la forme d’une intolérable occupation étrangère. Hélas
! l’intervention de l’Armée, sous cette nouvelle forme, aboutit à un résultat
des plus dérisoires, à un nouveau texte qui servira de rallonge à l’Accord
du Caire, et tout aussi inefficace que lui. Et les nuages sombres de continuer
à s’amonceler sinistrement à l’horizon, au milieu d’une opinion publique
de plus en plus divisée en deux tronçons hermétiquement fermées à toute
communication, à toute compréhension, de l’une à l’autre, et réciproquement.
Alors éclata l’orage. Le Liban fut livré à feu et à sang. Encore une fois,
quel rôle allait-on trouver pour occuper utilement l’Armée ? D’un côté,
on s’en méfiait : dans une inoubliable nuit du 10 avril, elle n’avait
pas bougé ; à une mémorable date du 15 mai suivant, alors que l’ennemi
dansait pour fêter le vingt-cinquième anniversaire de sa triomphante installation
au cœur de la région, elle se trouvait en prise avec des frères parfaitement
insupportables, mais des frères quand même ; troublante et fatale coïncidence
! D’un autre côté, il n’y avait pas des fleurs assez belles pour lui passer
autour du cou : n’est-elle pas le bastion de l’indépendance et de la souveraineté,
le ressort de la fierté nationale, l’incarnation du courage ancestral
? Que ne tire-t-elle pas l’épée pour séparer le blé de l’invraie ? Dans
un semblable concert, assourdissant et discordant, de vociférations élogieuses
et de féroces accusations, reflétant le mortel clivage de l’opinion et
l’imparable désarroi des dirigeants au sein de l’appareil de l’Etat, que
pouvait faire l’Armée ? Pouvait-elle, oui ou non, être utilisée efficacement
comme force de répression ? La question restera en suspens. Quant à l’Armée
elle-même, elle demeura clouée sur place, en attendant de s’effriter par
petits paquets et de se dissoudre à travers les diverses régions du vaste
champ de bataille.
Tel est, aussi schématiquement et fidèlement qu’il se peut, le saisissant
tableau que l’auteur nous a offert de l’Armée, à travers les multiples
avatars qu’elle a enduré dans son esprit et dans son corps. Il l’a fait
par petites touches, au moyen du recensement d’innombrables documents
ou d’incalculables témoignages, ce qui fait penser à la manière de procéder
chère à un Stendhal, accumulant un à un de « petits faits vrais » comme
autant de manifestations précieusement significatives. On peut aimer ou
ne pas aimer une telle démarche ; pour ma part, après quelque résistance,
j’avoue que j’ai fini par y être gagné. L’ouvrage abonde en nuances ténues
et en menues précisions ; aussi, les notes et références y sont-elles
fort développées, et rivalisent avec la longueur du texte.
Inévitablement, la conclusion de l’auteur ne pouvait porter que sur une
réflexion appropriée sur le régime politique au Liban, ou plutôt sur son
« devenir » immédiat. Car tout bien considéré, quelle est la signification,
première et dernière, du phénomène du coup d’Etat ? Et quelle leçon tirer
du comportement de l’Armée, en tant que pouvoir de régulation, de réformation,
de tutelle, de dissuasion, de répression ? Oui, quelle signification et
quelle leçon, sinon que l’Etat est bien malade, et qu’il devient urgent,
toutes autres affaires cessantes par ailleurs, de penser à le doter d’une
assise autrement plus résistante, plus solide. En conséquence, voyons-nous
l’auteur nous livrer la quintessence de sa position par le biais de sa
dernière phrase : « C’est dans ce Liban islamo- chrétien, patrie de l’Homme
– et non de « communautés associées » dans le but de s’entre-dévorer au
moment opportun – que l’individu pourra également s’épanouir, protégé
par une Armée nationale responsable à l’intérieur d’un Etat durable ».
On demeure profondément pensif devant un verdict gravement formulé de
la sorte. Mais comment, après l’épouvantable empoignade, parviendrons-nous
à nous mettre d’accord sur les tours et contours du concept de l’Etat
qui nous convienne ? Car au moins un obstacle, mais de prime importance,
se soit d’être levé au préalable : admettre que ce ne sont pas les garanties
qui fondent l’Etat, mais que c’est proprement l’Etat – je veux dire une
structure étatique qui corresponde exactement à nos mesures et à nos besoins
– qui fonde les garanties. Si les tragiques événements que nous avons
vécus ne nous ont pas appris cela, alors nous ne sommes susceptibles de
ne rien apprendre.
L’Armée à notre service, ou bien à notre secours ? Tel le dilemme. Il
est fonction de l’Etat que nous faisons de nos mains, ou qu’ensemble nous
défaisons.
Antoine Azar
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