ADEL A. FREIHA

A l'occasion du 32e anniversaire de la Communauté Economique Européenne

Adel A. FRAYHA : LA COMMUNAUTE EUROPEENNE,

UN SUBSTITUT A L'EQUILIBRE EUROPEEN

 

« An-Nahar Arab & International »
du 27 mars au 2 avril 1989, pp 33-34

Le 25 mars 1957, six pays ouest Européens, l'Allemagne Fédérale, la France, l'Italie, la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg, ont signé des Traités les englobant à l'intérieur d'un vaste Marché économique. 32 après sa fondation, ledit Marché s'est développé, à tel point que le destin de l'Europe veut que tous ses prolongements soient à l'intérieur de ce Marché.

Sur ce sujet, « an-Nahar Arab & International » a rencontré Adel A. FRAYHA, ancien du Centre européen de Nancy, auteur de « la Cohésion de l'Attitude des Députés Français à l'Assemblée Nationale et au Parlement Européen » .

- Pourquoi les Européens ont-ils voulu l'Intégration de l'Europe ?

Les Européens ont constaté qu'après des siècles de lutte fratricide, il était temps de mettre leurs conflits de côté et de s'organiser à l'intérieur d'une même Communauté. L'histoire de l'Europe est pleine de malheurs, de batailles et de guerres de tranchées, en commençant par « la Guerre de Trente Ans » (1618-1648), une guerre européenne, dans laquelle Espagnols, Suisses, Hollandais, Autrichiens, Danois, Bavarois se sont battus sur la terre allemande, durant 30 ans. Les Guerres napoléoniennes ont meurtri l'Europe. Les troupes françaises, sous le commandement du général Bonaparte, sont entrées, successivement, en lutte armée contre la Grande-Bretagne (Trafalgar, 1805), l'Espagne (1808), la Russie (1812) avant de s'incliner à Waterloo, dans les plaines belges du Brabant, devant une armée de coalition formée de Prussiens, d'Autrichiens, de Russes et de Suédois. Les Prussiens (Allemands) ont secoué l'Europe durant l'époque moderne et contemporaine : la Guerre Franco-Allemande de 1870, la Première Guerre mondiale (1914-1918) dans laquelle ont participé la plupart des pays européens, Italie, Serbie, Autriche, Hongrie, Russie, Grande-Bretagne, Belgique, dans les combats enflammés entre Berlin et Paris. La Seconde Guerre mondiale (1939-1945) a complété la destruction de l'Europe. Les mêmes participants de la Première Guerre y ont pris part à côté d'autres pays, tels les Pays-Bas, la Norvège, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Grèce.

- Pourquoi ces actes fous et meurtriers de l'Europe ?

L'Europe a toujours cherché à créer un équilibre entre ses Etats. Toute chose cherche à atteindre son équilibre. La nature bouge à travers un équilibre. C'est, aussi, le cas en politique. Les guerres sont en fait un état de Déséquilibre. Le Traité de Westphalie de 1648, en exemple, a établi un Equilibre politique , en Europe, après « la guerre de trente ans » (1618-1648). Cette première tentative, pour créer un Equilibre entre les Etats européens modernes, a duré relativement longtemps, 166 ans durant. Les invasions napoléoniennes, qui ont changé l'état de fait en Europe, ont mis fin à l' Equilibre de Westphalie. Le Congrès du Vienne, organisé en 1814-1815, a établi un nouvel Equilibre en Europe, lequel a duré 100 ans, jusqu'en 1914. Le Congrès de Versailles de 1919 ainsi que le Congrès de Yalta de 1944 ont rétabli, à leur tour, l'Equilibre à l'Europe, après sa perturbation, due à l'hégémonie allemande.

- Les Etats Européens ont-ils toujours eu besoin de cet équilibre ?

« Le principe vital de l'Equilibre  » ou encore «  le système de l'Equilibre des Forces » n'est plus une fin en soi, en Europe. La COMMUNAUTE EUROPEENNE EST DESORMAIS LE SUBSTITUT A L'EQUILIBRE EUROPEEN. Toutes les forces européennes, comme l'Espagne, le Portugal, la France, les Pays-Bas, l'Allemagne, l'Italie, lesquelles ont joué un rôle d'hégémonie, depuis le 16 e siècle et jusqu'à la première moitié du 20 e siècle, sont, désormais, à l'intérieure d'une même Communauté d'intérêts. Et comme l'a précisé le roi Baudouin de Belgique, à l'occasion du 25 e anniversaire de la signature du Traité de Rome, à Bruxelles, « Les Etats Européens ont dépassé leurs divergences à l'intérieure de la Communauté ».

- N'avez-vous pas mentionné la Grande-Bretagne parmi les puissances qui ont joué un rôle d'hégémonie en Europe ?

C'est vrai. En dépit d'avoir été une grande puissance, et ce jusqu'à la seconde moitié du 20 e siècle, la Grande-Bretagne a exercé la commande d'orchestration politique sur les Etats de l'Europe. Londres mettait les conditions de l'Equilibre . Lorsque ledit Equilibre se disfonctionnait, la Grande-Bretagne se décidait d'appliquer un nouvel Equilibre des Forces, en remplacement, Le Royaume-Uni a été connu comme étant «  le balancier du l'Europe  » ( The Balancer of Europe ), selon l'expression de Walter Lippman. Le discours de Winston Churchill, en 1936, est clair dans ce sens lorsqu'il a mentionné qu' «  au cours des 400 années écoulées, la politique étrangère de la Grande-Bretagne s'est opposée à l'Etat le pus fort dans le Continent (Européen) et à sa puissance hégémonique, interdisant que les petits Etats ne puissent tomber entre les mains de cet Etat (hégémonique)  ».

- Quelles ont été les premiers tentatives de la Construction Européenne ?

L'Idée Européenne a été mise au point, le 25 mars 1957. Elle a commencé, cependant, à se développer, durant la Seconde Guerre mondiale, à l'aide de certains imprimés, mouvements, partis et écrivains. L'imprimé « Libération-Zone Sud », lequel était préparé clandestinement, dans la ville de Lyon, a, en fait, mentionné, le 10 janvier 1943, « qu'il faut construire l'Europe-après-guerre, sur la base de la limitation des souverainetés nationales ». L'imprimé « Oreije Nederland » qui était, aussi, publié clandestinement en Hollande, à la même période, a, pour sa part, souligné que « l'important est que nos projets soient axés sur la Communauté Européenne, non sur les Etats nationaux ». Quant au programme du Mouvement de Libération Nationale Lyonnais », il a fait remarquer qu' « une société européenne basée sur un rassemblement d'Etats souverains n'est qu'un leurre ». Le Parti Socialiste belge a, de même, précisé qu'il est attaché à la vision européenne en indiquant, que « la Belgique doit, comme les autres Etats Européens conscients de leurs obligations européennes, se soumettre à la restriction de sa souveraineté nationale ». Albert Camus a, encore, pris une position européenne claire, lorsqu'il a affirmé « je suis conscient de l'Europe de la pensée. Notre avenir politique en dépend ».

- N'avez pas oublié de mentionner les personnalités politiques qui étaient à l'avant-garde de l'Intégration Européenne ?

Oui. Plusieurs noms sont devenus « éternels » pour l'Europe. Adenauer (allemand), Paul-Henri Spaak (Belge), Dc Gasperi (italien), Robert Schumann (français né au Luxembourg), Jean Monnet (français), sont les « pères fondateurs » (founding fathers) de l'Europe communautaire, similaires à ceux qui ont contribué à la naissance des Etats-Unis d'Amérique, tels Georges Washington, Thomas Jefferson. Alexandre Hamilton.

- Pourquoi la Grande-Bretagne a-t-elle essayé, avant son adhésion à la Communauté Européenne, de créer une distortion dans l'Equilibre Européen ?

Avant son adhésion à la Communauté Européenne, le 1 er janvier 1973, la Grande-Bretagne a créé une communauté concurrente au Marché Commun, connue sous le nom d'« Association Economique de Libre Echange » (A.E.L.E.). Ladite Association, mise en application, en 1959, a englobé le Portugal, le Danemark, la Suède, la Norvège, la Suisse et l'Autriche. La Grande-Bretagne a imaginé, au cours de cette période, d'instaurer deux Equilibres Instables en Europe. Cependant, après avoir été convaincu de la solidité de la Construction Européenne et de la fragilité de son Association, la Grande-Bretagne a délaissé son projet, en rejoignant le train en marche de la Communauté Européenne. L'Europe Occidentale a pu rétablir son Equilibre Stable , quatorze ans après connu un Equilibre à deux vitesses différentes .

- Quels ont été les acquis obtenus par la Communauté Européenne au cours des 32 années écoulées ?

Depuis sa formation, la Communauté Economique Européenne a réagi avec prudence. Ses pas se sont révélés lentes. Plusieurs « acquis » se sont succédés au cours « l'âge de raison ». La C.E.E. a trouvé un accord définitif à la politique agricole commune , le 7 février 1970. La Grande-Bretagne , l'Irlande , le Danemark ont rejoint le giron communautaire, en 1973 ; la Grèce, en 1981 ; l'Espagne et le Portugal, en 1985. L'Unité Monétaire Européenne (European Currency Unit) (ECU) dont la valeur s'élève à 0,90 dollars, formé d'un panier de monnaies des pays membres, est entré en vigueur, le 13 mars 1979. Le Parlement Européen , siégeant à Strasbourg, a été élu, au suffrage universel direct par pays , le 10 juin 1979. Toutes ses réalisations ne sont pas énormes. Elles consolident, cependant, l'Intégration qui a commencé, en 1968 après l'abolition des barrages douaniers , entre les Six pays membres fondateurs.

- Le pouvoir de décision de la Communauté Européenne est-il influençable au niveau international ?

La Communauté Européenne a réussi à coordonner sa politique étrangère au début des années 1970, en prenant des attitudes communes envers des questions chroniques, tel le Confit du Proche-Orient ou celui de l'Afghanistan. La Communauté s'est lié, dès 1963, avec les Pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, à travers les Accords de Yaoundé (1963), d'Arusha (Tanzanie) (1969), de Lomé 1(Togo) (1975), de Lomé 2 (1979) et de Lomé 3 (1984). Les relations de la Communauté avec 66 Etats d'Afrique, des Caraibes et du Pacifique (A.C.P.) lui a permis de jouer un rôle ascendant sur la scène internationale et d'accéder au rang de première puissance commerciale du monde.

- Quelles sont les relations entre la Communauté Européenne et le Liban ?

L'ambassadeur Kessourane Labaki a signé le premier accord préférentiel pour le Liban avec la Communauté Européenne, en 1965. Cet accord a été renouvelable, en 1972. Le Liban a, en outre, signé trois protocoles avec la Communauté, en 1977, 1982 et 1987. D'après ces protocoles, le Liban bénéficie de dons, tirés directement du Budget communautaire (20 millions d'écus pour le protocole 1987 – 1991) ainsi que des prêts à long terme, à intérêts réduits, accordés par la banque européenne d'investissement (53 millions d'écus pour le 3 ème protocole). Ces protocoles touchent les secteurs commercial, industriel, technique, culturel et financier. La Communauté Européenne a accordé au Liban des aides urgentes, tout au long de sa longue crise (1975-1989).

- La Communauté Européenne a-t-elle des relations avec des Etats avoisinants du Liban ?

La Communauté Européenne a des rapports avec tous les Etats du Bassin de la Méditerranée, à l'exception de la Libye et de l'Albanie. Ces rapports sont les mêmes tenus avec le Liban. La Yougoslavie, l'Egypte, l'Algérie, le Maroc, la Tunisie, la Jordanie, la Syrie et Israël ont ratifié les trois protocoles. Lesdits Etats ont reçu, de même, deux milliards 300 millions d'écus, au cours de la décennie 1977-1987.

- Y a-t-il d'autres Etats dans le Bassin Méditerranée dont n'avez-vous pas fait allusion ?

Oui. Il y a aussi Chypre, Malte et la Turquie. Chypre a fait son entrée, le 1 er janvier 1988, dans une Union douanière avec la Communauté. Elle est dans la position des Etats fondateurs, en 1968. L'Ile de Malte est un « Etat associé » à la Communauté. Elle est dans la position de la Grèce, avant son adhésion à la Communauté, en 1981. La Turquie a, pour sa part, demandé son adhésion à la C.E.E., le 14 avril 1987. Elle ne peut probablement pas adhérer à la Communauté avant le début du 21 e siècle, à cause de son sous-développement économique.

- Quel est l'avenir de la Communauté Européenne ?

La Communauté Economique Européenne a traversé le point du non-retour. Elle n'est plus une Communauté précaire (a precarious community ) . Ses bases sont devenues solides, malgré que a Cathédrale Européenne demande des dizaines d'années pour être construite. La Communauté traversera un pas de fond, début 1992, en se transformant en un Grand Marché, où les personnes, les marchandises et les capitaux pourront y parcourir librement. Les deux Super Grands (Etats-Unis, Urss) tenteront de limiter son mouvement. Les Etats-Unis regarde avec perplexité le développement d'un grand marché concurrentiel, compétitif (320 millions d'habitants), surtout dans le domaine de l'acier. L'Union soviétique, pour sa part, regarde avec prudence l'émergence d'un grand ensemble politique sur les bords de ses frontières de sécurité nationale. La Communauté a réussi à éviter les goulets d'étranglement américano-russe, en établissant des ponts avec ses deux « poumons, l'Europe Orientale et le Monde Arabe. La Communauté Européenne est une échappatoire à un monde bipolaire. A la certitude de son déclin, l'Europe a choisi le risque de la réussite. Sa réussite est devenue une réalité.

- La Communauté Européenne jouera-t-elle un rôle plus grand après l'adhésion de la Turquie ?

La CEE jouera un rôle plus important dans le Bassin méditerranéen, surtout dans sa partie orientale. La Communauté Européenne deviendra asiatique (95% de la superficie de la Turquie se trouve en Asie) et en même temps orientale. La CEE aura des frontières communes avec l'Union Soviétique, l'Iran, l'Irak et la Syrie.

 

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